Tout le monde a entendu parlé de Jean BOUIN...mais qui parmi nous connait bien ce coureur à pied exceptionnel ?... En voici une courte biographie...bonne lecture...
Jean Bouin : "Comment on devient champion de course à pied"
Barcelone - Espagne - mois de Novembre. Dans les rues de la capitale Catalane des milliers d'athlètes courent devant plus de 300 000 spectateurs. Le nom de l'épreuve qu'ils sont en train de réaliser : le Gran Premio Jean Bouin. Depuis plus de 80 ans cette prestigieuse course barcelonaise porte le nom d'un sportif du début du siècle.
Jean Bouin fut le premier athlète français à être officiellement recordman du monde en course à pied. Mais est-ce une raison suffisante pour rendre compte de la popularité extraordinaire de cet athlète mort pour la patrie à l'âge de 26 ans ?
Derrière un palmarès impressionnant se cache un homme atypique. Un être en avance sur son temps, tant au niveau de l'entraînement, que de sa vision du sport. Entraînement structuré, manager, masseur….Jean Bouin se donnait les moyens de la réussite.
La découverte de la course à pied
Né à Marseille en 1888, Jean Bouin pratiqua très tôt de nombreux sports (natation, escrime, gymnastique….). Dès son plus jeune âge, il déborde d'énergie. Pendant les récréations, il fait des tours de cour, ce qui agace son instituteur, Joseph Pagnol (le père de Marcel). Un jour, ce dernier laissa échapper sa colère et lui dit "Arrête de courir grand fada. Va jouer aux billes avec tes copains. Courir cela ne te rapportera jamais rien !" A 15 ans déjà, Jean Bouin est fasciné par les exploits des coureurs à pied. Il va observer les meilleurs coureurs locaux qui s'entraînent dans un parc à Marseille. Il prend la foulée de Louis Pautex, le tout récent vainqueur du marathon de la ville, et tente de maintenir la distance. Voyant un gamin accroché à ses basques, le champion local l'encouragea alors à s'entraîner. Afin de mieux se faire remarquer, Bouin crée avec quelques camarades de son école un club scolaire, l'athlétique club de l'école de l'industrie. Ses qualités et ses nombreuses victoires vont rapidement le faire sortir du lot, à tel point qu'il se fait remarquer par un banquier qui l'embauche en tant que coursier.
Une approche novatrice de l'entraînement
Avec l'aide de son entourage, Jean Bouin, met en place un entraînement très complet associant l'aspect purement course avec tout ce qui a trait à l'alimentation et à l'hygiène de vie.
En 1912 il écrit un livre traitant à la fois de l'entraînement, de l'hygiène de vie et de ses propres résultats en course à pied. Le tire de ce livre : "Comment on devient champion de course à pied". Bien qu'enraciné dans son époque, on peut retrouver dans l'entraînement de Jean Bouin les trois points clés de l'entraînement, à savoir : la spécificité, la progressivité et la diversité. Pour s'en assurer, citons quelques passages de ce livre.
La spécificité
Concernant la spécificité et plus particulièrement la spécificité de la course à pied Jean Bouin mettait en garde contre une pratique trop précoce, inadaptée à l'individu. "Son influence sur tout l'organisme est énorme ; et sur les poumons son efficacité est telle qu'elle devrait être par tous suivie ; elle leur donne la plus grande puissance respiratoire, leur développement complet." Toutefois, pour Jean Bouin la pratique de la course ne doit pas se faire dans n'importe quelles conditions. " la course à pied ne doit être pratiquée qu'au moment du développement normal des muscles chez l'adolescent, c'est à dire vers la dix septième ou dix huitième année. Commencer plus tôt l'effort serait le rendre dangereux, puisqu'il porterait sur des organes encore incomplètement formés. Cela ne veut pas dire qu'avant cet âge on doit s'interdire de courir, mais bien plutôt qu'il faut, avant cette période, courir sans effort, courir pour courir et non pour s'affirmer le meilleur." Son approche de l'entraînement était différente selon les compétitions abordées. Cross country et piste nécessitent des entraînements différents. "parce que cette épreuve est infiniment variée d'aspects, elle apparaît comme la plus intéressante. (…..) Il faut s'entraîner en compagnie. Les parcours sont durs, assez longs . Ces séances n'ont lieu qu'une seule fois par semaine. Entre deux parcours, les coureurs peuvent s'essayer sur la piste à plein train, ils retrouveront la vitesse de jambes que le parcours de cross ne peut favoriser." Spécificité et diversité se retrouvent dans ce passage.
Spécificité et progressivité
Dans le registre de la spécificité, Jean Bouin ne s'entraînait pas de la même façon à l'approche d'une compétition. "je m'entraîne deux fois par jour lorsque j'ai en vue une grande épreuve, en augmentant au fur et à mesure les distances parcourues. Chacune des séances se terminant par 2,5 km de marche, la marche étant en cette occasion, la régulatrice des mouvements du cœur et des muscles qui ne doivent cesser subitement le travail qui leur est imposé". Ah les bienfaits de la récupération active… Entre spécificité et progressivité ; cette dernière caractéristique étant induscutable pour cet exemple.
Diversité
Dans le registre de la diversité, Jean Bouin ne faisait pas que courir. Sa préparation était complète. Premier adepte de l'entraînement quasi quotidien, il pratique la culture physique générale matin et soir (grimper aux arbres, porter des troncs d'arbres, lancer des cailloux…) entrecoupée de sprints. Il court à travers les forêts, sur des terrains variés et vallonnés, couvre jusqu'à 20km par jour.
Outre le contenu des séances, Bouin aimait à se donner des handicaps à l'entraînement par rapport aux compétitions. "je ne cours pas lors d'une épreuve dans les mêmes conditions vestimentaires qu'à l'entraînement et le handicap qui m'est imposé dans mes essais préparatoires, me laisse, lorsqu'on le supprime, avec un supplément de ressource. Je m'entraîne sans mes poignées de liège, avec des chaussures lourdes, un gros maillot de laine. Le jour de la course, je connais , grâce à mon maillot de soie, à ma chaussure légère, à mes poignées, une liberté d'action beaucoup plus grande."
En plus d'un entraînement poussé, Bouin savait aussi user de psychologie en course afin de mieux dominer ses adversaires. " Je me rappelle avoir gagné ainsi une course très importante. Plus fatigué que mon adversaire qui arrivait à ma hauteur, j'eus la présence d'esprit, à 20 mètres du poteau, alors qu'il allait me dépasser, de le regarder en souriant. Il vit dans ce sourire la certitude que j'étais plein de ressources et que je m'amusais. Comme à ce moment là j'allongeais insensiblement ma foulée, je coupai la ligne d'arrivée avec deux mètres d'avance !"
L'hygiène de vie
En plus de s'entraîner physiquement, Bouin s'imposait une hygiène de vie très stricte. "Se coucher tôt, se lever de même", des savants ont affirmé que c'était là la source de la vigueur, l'origine de la résistance et le secret de la vieillesse. Il faut y croire et suivre cette formule pendant la période d'entraînement.(….). Aussitôt levé et plutôt que de vous étirer paresseusement, ouvrez largement votre fenêtre, si elle ne l'est déjà, adoptez la tenue d'Adam avant la rencontre d'Eve et commencez quelques exercices de gymnastique suédoise." On retrouve ici les grands principes hygiénistes de l'époque, véhiculés notamment par la gymnastique suédoise (attitude, respiration). La place et le rôle de l'alimentation est très important pour Bouin, "l'hygiène de chacun est personnelle ; elle varie donc. Il apparaît évident que l'alimentation, notamment, ne peut être exactement déterminée ; tels aliments conviennent aux uns qui sont désagréables aux autres ; c'est leur digérabilité qui doit dicter leur emploi. Mais il est nécessaire, pendant la période d'entraînement d'observer certains principes. Ils ont leur raison dans l'énorme appétit que provoquent le travail physique, le grand air, le mouvement. La jeunesse aidant, la capacité stomacale de certains sujets devient énorme. Elle peut être dangereuse ; et c'est pour cela qu'il ne faut point la forcer." Jean Bouin a son alimentation propre. "Mon alimentation consiste en viandes grillées, légumes cuits, purées de légumes, toutes choses facilement assimilables; jamais de vins capiteux (qui enivrent) , jamais de champagne, excitant immédiat, mais néfaste par la suite. Pas d'alcool non plus et pas de fumée. Tout n'est pas rose, on le voit, et il est des privations qui exigent une certaine force de caractère." Afin de palier cette dure abstinence, la cigarette sera remplacée par un cure dent. L'alcool n'est néanmoins pas totalement banni de l'entraînement de Jean Bouin. Pour mieux récupérer des séances lors de son séjour en Suède en 1913; et suite à la lecture des notes d'entraînement d'un grand boxeur de l'époque, il se préparait à la fin des séances un petit gin bien chaud auquel il ajoutait un peu de citron et de sucre.
Les soins accordés au corps font aussi partie de l'entraînement de Bouin. Il passe notamment dès qu'il le souhaite entre les mains expertes d'un ami masseur. Bouin a conscience de l'utilité d'entretenir, de soigner son corps. "Le pied est pour le coureur l'aboutissant de tout; il lui faut des soins particuliers qui le laisseront prêt à supporter toutes les fatigues. (….) Il ne faut se laver les pieds que modérément; par là il faut entendre qu'on ne doit point les tremper longuement dans l'eau qui les attendrit, mais les humecter simplement pour les conserver en état de stricte propreté."
Bouin fut un des premiers coureurs que l'on peut considérer professionnel au niveau de la façon d'aborder ce sport. Il avait une approche rationnelle de l'entraînement et de la vie d'un athlète. La mise en œuvre de cette approche fut possible grâce à la symbiose du couple entraîneur/athlète.
L'entraîneur
Chroniqueur dans un quotidien marseillais, Arthur Gibassier fut le manager et conseiller bénévole de Jean Bouin. Il savait aussi bien organiser la complexité d'un entraînement que donner des conseils simple à son poulain, comme par exemple, de prendre le départ d'une course avec un caillou sous sa langue afin de faciliter la salivation. Gibassier ira aussi plaider la cause de Jean Bouin devant l'USFSA (l'instance dirigeante du sport amateur) afin de démontrer que ce dernier n'était nullement un professionnel. "Gibassier est pour moi un merveilleux pilote, qui écarte de ma route tous les écueils, qui me mène droit au port et qui est plus heureux que moi, je crois, lorsque je l'atteins."
Records et performances sur la Cannebière
Ses performances vont rapidement dépasser les quartiers de Marseille. 4ème du national de cross en 1906 et 1907, il remporte le titre en 1909. Il renouvellera les victoires jusqu'en 1912. Sur le plan international, en 1909, il finit second du cross des nations qui fait office de championnat de Monde. Il gagnera cette course de 1911 à 1913. Sur la piste, Jean Bouin n'est pas en reste. S'essayant du 800 m au 10 000 m à ses débuts, il se spécialisera plus sur le demi-fond long par la suite. Mais ses deux exploits les plus marquants eurent lieu en Suède, sur la piste du stade de Stockholm. Le premier se déroula lors des jeux olympiques de 1912, sur 5000 m. Opposé au finlandais Kolehmainen en finale, Jean Bouin mena un train ultra rapide. Seul son adversaire finlandais réussit à le suivre, prenant de temps en temps le relais de cette course folle. En tête à la cloche, et dans la dernière ligne droite, Jean Bouin vit remonter centimètre par centimètre son adversaire qui le devança de 70cm à l'arrivée. Le temps du vainqueur était de 14'36"6, soit 25 secondes de moins que le précédent record du Monde !! Jean Bouin était crédité de 14'36"7, record de France qui ne sera battu qu'en 1948.
Son deuxième exploit eu lieu toujours sur cette même piste , en 1913. L'ambition de Jean Bouin était de battre le record du monde de l'heure, amateur et professionnel confondu. Le 6 juillet, il se met au départ en compagnie de 31 autres coureurs. Il passe au 10 000 m en 31'27, puis au 15 km en 47'18 (record du monde) en ne cessant de doubler ses concurrents. Au signal annonçant la dernière minute, Jean Bouin accéléra et accéléra encore. 19,021km !! le précédent record (18,878) était bel et bien battu. Ce record de France ne fut battu qu'en 1955 par Mimoun.
Cette carrière est malheureusement prématurément stoppée par une sombre journée de septembre 1914. Chargé de faire le messager du front, Jean Bouin est tué suite à une erreur de tir de l'artillerie française. Il n'avait que 26 ans et une belle carrière devant lui.
Le 21 novembre 2000, une légende de l'athlétisme est partie arpenter les pistes célestes. "c'est un triste jour pour le monde du sport, qui a vu en Zatopek toutes les vertus d'un champion, mais aussi pour les gens qui ont reconnu en lui, un homme loyal, un défenseur intransigeant des principes fondamentaux de la dignité et de la liberté de l'individu". Cet hommage est celui rendu par le président de l'IAAF Lamine Diack. On pourrait dire que ce type de discours est classique lors d'hommages rendus à de grands sportifs. En ce qui concerne Zatopek, tout au long de sa vie, il sut bâtir à la fois un palmarès incomparable avec une vision de la vie tout aussi remarquable. Emil Zatopek est considéré comme un des plus grands athlètes de la seconde moitié du XXème siècle. Son palmarès sportif est des plus élogieux, mais plus grand encore est l'homme en lui-même.
L'entraînement
Emil Zatopek est né le 19 septembre 1922 à Koprivnice, en Tchécoslovaquie. Fils d'un charpentier il est le 7ème enfant d'une famille de 8. A l'âge de 16 ans, il quitte la maison pour travailler dans une fabrique de chaussures. Il découvre la course à pied lors d'un cross, qu'il ne fait pas vraiment de son plein gré, où il donne tout ce qu'il a, et termine à la seconde place. Cette performance le fit remarquer par un entraîneur du club local. Un des entraînements parmi les plus durs de l'histoire de l'athlétisme allait débuter.
Si Nurmi avait inventé la course au chronométrage, Zatopek quant à lui fit évoluer la méthode d'entraînement. Il s'aventura dans de nouveaux procédés. Ne voulant pas rentrer dans des entraînements classiques, il se mit à s'entraîner très durement ce qui forgea sa légende. Là où les autres militaient pour les deux entraînements hebdomadaires, Zatopek plébiscitait la multiplication des exercices : travaux physiques, sprints et longues distances. Il associa le quantitatif au qualitatif, l'intervalltraining cher aux allemands à l'entraînement naturel des Suédois. Pour Paul Martin, auteur de "100ans de Jeux olympiques", "l'entraînement de Zatopek est poussé à un tel degré qu'il pourrait couvrir une distance double de celle qu'il vient de parcourir victorieusement". Il enchaînait les distances à n'en plus finir. Des séances telles que 40 X 400m avec 2 minutes de récupération ou 50 X 200m étaient monnaie courante. Cette préparation lui avait été inspirée par Nurmi. "J'ai entendu que Paavo Nurmi, en une heure, était capable de courir 4 X 400m dans de très bons temps," expliquera-t-il plus tard "je pensais que si je faisais 6 X 400m, plus que Nurmi, et si je courais une plus courte distance, 100m, à pleine vitesse en récupérant non pas assis mais en trottant et ceci plusieurs fois de suite, je serais fort en course". "Quand j'étais jeune, j'étais très lent. Je pensais que je devais apprendre à courir vite en faisant des 100m, alors j'ai commencé par faire 20 x 100m, je revenais lentement, très lentement. Les gens m'ont dit Emil, tu es fou, tu t'entraînes comme un sprinter !" En plus de séances très longues et assez dures, Zatopek n'hésitait pas à "utiliser" son environnement. Les hivers tchécoslovaques n'étaient pas des plus séduisants. Il lui arrivait de courir dans les bois recouverts de neige profonde, avec des bottes de l'armée. Il courait volontiers ainsi : "quand vous vous entraînez avec des bottes, et qu'en compétition vous avez des chaussures légères, waouh…." A propos de sa méthode d'entraînement, Zatopek disait "pourquoi devrais-je courir lentement ? Je sais déjà courir lentement. Je veux apprendre à courir vite. Tout le monde m'a dit Emil tu es un imbécile. Mais quand j'ai gagné mes premiers championnats d'Europe, les gens dirent "Emil, tu es un génie !"" Dans une interview récente donnée au "Runner's World Daily" Zatopek disait à propos des coureurs "modernes" : "les athlètes d'aujourd'hui ne sont plus de simples athlètes. Ce sont le centre d'une équipe (docteur, scientifique, entraîneur, agent…..). Ma course était très simple. Je ne me souciai pas de mon style, de mon apparence, il y avait des records à battre. Deux mois avant les jeux de 1952, les docteurs m'ont dit que je ne devais pas concourir. J'avais une infection au niveau d'une glande de mon cou. Je ne les ai pas écoutés et que s'est-il passé ? trois médailles d'or ! Le sportif, le vrai sportif, sait ce qui se passe en lui. Haile Gebresselassie m'impressionne beaucoup, il semble courir avec ses sensations".
Des exploits inégalés
Ces entraînements, très poussés pour l'époque, ont permis à Zatopek de se construire un palmarès impressionnant : 4 titres olympiques dont 3 en 1952, sur 5000m, 10000m et marathon. 18 records du monde, allant du 5000m au 30km. Il fut le premier à faire moins de 29' au 10000m (28'54''2) et le premier homme à parcourir plus de 20km dans une heure (20.052m). Lors de ce record, ses temps à chaque 10 000m furent respectivement de 29'53 et 29'58. A cette époque seul 5 coureurs avaient courus un 10000m en moins de 30 minutes…. Mais son plus grand moment de gloire il le connut lors des jeux olympiques de 1952 à Helsinki, pays de Nurmi. Le pari : gagner trois médailles d'or dans la même olympiade. Le 5000m fut la première épreuve à laquelle il participa. Cette distance lui posait des problèmes d'un point de vue tactique. Devait-il mettre un train très soutenu depuis le début ou se laisser emmener jusqu'à la fin, pour finir par un sprint ? En général, sa tactique était de placer des accélérations jusqu'à ce que ses adversaires cèdent.
Au départ de cette finale, se trouvent les meilleurs coureurs du moment. Le Belge Gaston Reiff, l'Anglais Chris Chataway, l'Allemand Herbert Schade et le Français Alain Mimoun. Le premier à lâcher prise fut, contre toute attente Reiff. Schade continua à mener la course comme il le faisait depuis le départ. A 300m de l'arrivée Chataway accélère et prend la tête, Mimoun lui emboîte aussitôt la foulée et reste derrière lui. Zatopek et Schade sont en difficulté. Mimoun reste calé derrière Chataway et ne veut pas le doubler. A 200m, il se décide enfin à le passer, cette hésitation permis à Zatopek de revenir sur les deux hommes de tête. Dans son style si caractéristique, tête penchée sur le coté, visage grimaçant, il passe Schade, Chataway qui chutera sur la lice quelques mètres plus loin, puis Mimoun dans le dernier virage. Personne ne pourra revenir sur celui que l'on surnomme la "locomotive tchèque". Lancé sur les rails de la gloire (28'' au dernier 200m), il gagne cette course en 14'06''6 devant Mimoun (14'07''4) et Schade (14'08''6).
Pour parachever cette journée, Zatopek assista au triomphe de sa femme, lors de l'épreuve du javelot. Le 10000m sera pour lui une formalité. Il gagne en 29'17, 15" devant Mimoun. Dernière épreuve de son pari fou, le marathon. C'est la première fois qu'il participe à cette épreuve. Une heure après le départ, alors qu'il se trouve en tête avec le recordman du monde, l'Anglais Jim Peters, Zatopek lui dit "l'allure est trop rapide, non ?" Peters lui répondit "non, c'est trop lent". Zatopek accéléra alors et gagna son premier marathon en 2h23, avec plus de deux minutes d'avance devant un argentin, Peters ayant subit une lourde défaillance au 37ème kilomètre.
Un style atypique, un caractère en or
Tout comme sa personnalité, le style de course de Zatopek était atypique. Son visage était comme crispé de douleur, sa tête était penchée sur le coté, comme souffrant d'un torticolis, les épaules étaient hautes. Larry Snider, qui fut notamment l'entraîneur de Jesse Owens, dit de Zatopek et de son style "il fait tout faux mais il gagne !". Pour Paul Martin, "ses grimaces étaient la preuve de la déconcentration absolue de tous ses muscles inutiles. Il ne peine pas dans l'effort.". Zatopek disait à propos de son faciès en course "je n'avais pas assez de talent pour courir et sourire en même temps". En 1948, après 12 ans d'arrêt pour cause de bêtise humaine, les jeux olympiques eurent lieu à Londres. "Après ces années sombres, les bombardements, les tueries, les privations, la renaissance des jeux olympiques sont comme si le soleil ressortait…… Je suis allé au village olympique et soudain il n'y avait plus aucune frontière, plus de barrières. Juste des gens qui se rencontraient. Des gens qui avaient juste perdu 5 ans de leur vie se retrouvaient à nouveau".
A l'inverse de Nurmi qui était très renfermé, Zatopek était très ouvert, sympathique, sociable. Il parlait facilement avec les journalistes, les autres concurrents. Cela ne le dérangeait pas de discuter de ses entraînements : ce n'était pas "un secret". Le sourire était un des principaux traits de caractère de Zatopek. Il s'était lié d'amitié avec de nombreux sportifs pendant ses années de compétition, amitiés qui ont souvent perduré après sa carrière athlétique. Mimoun faisait notamment parti de celles-ci. Zatopek le félicita suite à son triomphe au marathon olympique de 1956 où lui-même terminait 6ème. "Alain, tu es vraiment un héros, toujours second dans nos dernières confrontations, tu es champion olympique, bravo". Cette course marqua par ailleurs l'arrêt de sa carrière. D'une grande générosité, il alla même jusqu'à offrir une de ses médailles d'or à Ron Clarke, un des plus grands coureurs des années 60 qui n'avait malgré ses nombreux records jamais gagné l'or olympique.
La chute d'un champion
A la libération de son pays, il s'engagea dans l'armée où il bénéficia de facilités pour se préparer. Suite à ses nombreux exploits, il fut promu colonel dans l'armée tchécoslovaque. Mais lorsque arriva le printemps de Prague, il protesta contre l'invasion des chars russes. Le gentil frère russe n'apprécia pas son attitude. La sanction ne se fit pas attendre. Quelques jours plus tard, le Tchèque fut exclu de l'armée, du parti communiste et envoyé dans les mines d'uranium de Jachymov pendant six ans et pour 1200 francs par mois. Il n'était, bien entendu, pas autorisé à voyager. Il fit différents "métiers" - on le vit éboueur dans les rues de Prague -. Mais très vite, il fut envoyé à la campagne, planter des poteaux télégraphiques. En effet, jamais éboueur n'avait été autant ovationné… Avec la fin de la guerre froide, Zatopek pu parcourir le monde et recevoir un grand nombre de récompenses.
Zatopek se contentait de ce qu'il avait, il ne cherchait pas forcément la gloire et encore moins l'argent. A l'heure où l'argent envahit le sport avec les effets pervers qui l'accompagnent, il serait bon de se rappeler cette phrase d'Emil Zatopek "un coureur doit courir avec des rêves dans son cœur, et non pas de l'argent dans sa poche'.
Jules Ladoumègue : Une foulée, des records, des malheurs...
Le 10 novembre 1935, pas loin de 400.000 personnes sont amassées tout le long des Champs-Élysées pour voir Jules Ladoumègue déployer sa belle foulée. 400.000 personnes pour un homme….. Cette gloire auprès du public n'est cependant pas le reflet de son aura auprès des instances fédérales que sont la FFA et l'IAAF. C'est en tant qu'athlète amateur radié à vie que Ladoumègue court en ce jour de novembre.
Une jeunesse difficile
Né en 1906, le début de la vie de celui qu'on appelait affectueusement "Julot", fut digne d'un roman noir. Son père mourut quelques jours avant sa naissance, écrasé par des blocs de bois sur les docks de Bordeaux. 17 jours après sa naissance, une nouvelle tragédie vient marquer la vie de Jules, sa mère meurt brûlée vive chez elle. Il grandira chez un oncle et une tante de milieu très modeste. A l'âge de 12 ans il devient apprenti jardinier chez un architecte qui possède d'immenses plantations en bordure de l'hippodrome de Talence. On raconte qu'il regardait souvent les chevaux courir et qu'il se mettait par mimétisme à trotter comme un pur-sang. "Très souvent, a raconté Ladoumègue, je regardais les trotteurs s'entraîner. J'aimais la foulée des chevaux, j'observais attentivement leurs mouvements de jambes. Je leur dois sans doute cette élévation du genou qui a donné son style à ma course". Quand ce n'était pas son patron qui le surprenait à imiter les chevaux c'était sa tante qui dit-on, s'effarait de le trouver perché sur une table devant un miroir étudiant l'extension de la jambe arrière.
A 15 ans il court plus vite que ses camarades. Ceux-ci l'amènent à l'Union Athlétique Bordelaise. Jules participe à des courses régionales sur des distances allant de 8 à 20 km, avec souvent comme prix au vainqueur un écu d'une valeur de 5 francs. Ses performances le firent remarquer par les dirigeants du stade bordelais université club (SBUC) qui le font venir chez eux, et par la même occasion "rachetèrent" pour 500 francs la requalification de Jules. Celui-ci ayant touché de l'argent lors de ses courses, il n'était pas considéré comme amateur. Il a alors 18 ans et tout l'avenir devant lui. Son modèle est à cette époque Paavo Nurmi, il étudie sa technique de course sur les nombreuses photos qu'il découpe dans les journaux illustrés, photos qu'il accroche dans sa chambre. Ses premières sélections internationales se font sur 5000m en 1926.
En 1927, il fait son service militaire à l'école de Joinville et est la convoitise de tous les clubs parisiens. Il opte dans un premier temps pour le stade français où il y rencontre Charles Poulenard qui devient son entraîneur. Ce dernier décide de le faire courir sur des distances plus courtes. En 1927, il est international sur 1500m et gagne son premier match en 4'07"2. L'année 1928 le voit "exploser" au niveau des performances. Il devient champion de France du 1500m en 3'52"2, alors que le record du monde est de 3'51. Il devient un favori du 1500m des jeux olympiques qui vont se dérouler la même année à Amsterdam. Malheureusement son manque d'expérience sur la distance ne lui permet pas d'accrocher une médaille d'or à son coup. Après un démarrage prématuré lors de la finale, il finira second à 6 dixièmes du finlandais Larva. Au cours de l'année 1928, il disputera également quelques 800m, avec comme meilleur temps 1'52".
Le temps des records
A partir de 1929, il ne connut presque plus la défaite. Il demeurera notamment invaincu sur 1500m pendant 24 mois. En 1930, cédant aux encouragements de son entraîneur, il s'attaque au record du monde du 1500m sous les couleurs de son nouveau club le CASG. La tentative se passe sur le stade Jean Bouin, le 5 octobre à l'issue d'un match de rugby. Il est emmené par deux de ses amis qui sont par ailleurs deux des meilleurs spécialistes de demi-fond français, Séraphin Martin et Jean Keller. Ce dernier passe au 400m en 58"6, puis au 500m en 1'13"4. Le relais est alors pris par Martin qui passe en 2'33" au 1000m. Au 1100m, Ladoumègue se retrouve seul et allonge sa "majestueuse et romantique" foulée pour finir en 3'49"2, soit près de deux secondes de mieux que l'ancien record du monde. Ladoumègue est le premier coureur à descendre sous les 3'50". Deux semaines plus tard toujours sur cette même piste c'est le record du monde du 1000m qui tombe avec à nouveau l'aide de ses deux amis. Le chronomètre s'arrête à 2'23"6 contre 2'25"8. L'hiver 1930-31 est relativement calme, il prend ses distances avec la compétition, se marie et cesse pour un temps tout entraînement. Cela ne l'empêche nullement de revenir au premier plan lors de l'été 1931 et de s'adjuger les records du monde du 2000m (5'21"8), du 2000m yards, du ¾ de miles. Le 4 octobre de cette même année il s'estime suffisamment prêt pour s'aligner sur la distance reine de l'époque, à savoir le mile, dont le record (4'10"4) est alors détenu par l'homme qui fut son idole et modèle : Paavo Nurmi. Cela se passe sur la piste de 450m de son stade fétiche, le stade Jean Bouin, devant 15 000 spectateurs. Cette fois ci, ses lièvres habituels ne sont pas là. Le train sera assuré par un jeune coureur, René Morel, qui assure une allure régulière, mais un peu trop lente au goût de Ladoumègue. Le 400m est atteint en 1'00"8, le 800 en 2'04"2. Au 1000m réalisé en 2'34"6 Jules est seul ; "c'est là que commença ma véritable course, a raconté Ladoumègue : je me sentis frais comme je ne l'avais encore jamais été. Je démarrai donc à 450m de l'arrivée en ne pensant qu'à une seule chose : rattraper le temps perdu. J'allongeai ma foulée, je dégageai ma poitrine, levai légèrement la tête. Je fus étonné que la dernière ligne droite vint si vite : au passage au 1500m, on me cria 3'52"4. Je sus alors que j'allais faire mieux que Nurmi." En effet il passe la ligne d'arrivée en 4'09"2, soit 1"2 de mieux que son idole. Ce sera là le dernier chef d'œuvre de Ladoumègue en tant qu'amateur.
L'argent ne fait pas le bonheur….
Dans les années 30, la notion d'amateurisme est très importante dans le sport. Dès 1928 et son passage du stade français au CASG (Club Athlétique de la Société Générale) où Ladoumègue accepte une situation plus ou moins fictive à la société générale, la fédération française d'athlétisme s'intéresse de près à lui. En 1930, des dirigeants allemands l'accusent d'avoir exigé et obtenu 6000 francs afin de courir à Francfort. Afin d'éviter d'être prématurément radié, un dirigeant du CASG, Georges Vitau affirme avoir pris pour lui cet argent. Ce dernier sera en vertu des règles strictes de l'amateurisme disqualifié à vie. Ce n'était là qu'un répit pour Ladoumègue. En 1931, la Suède l'accuse d'avoir exigé 25000 francs pour participer à deux réunions. Une enquête fut alors ouverte par la FFA sur demande de la fédération internationale. On apprit alors que le CASG avait tenté de faire jouer la concurrence entre plusieurs clubs afin que Ladoumègue puisse participer à un meeting. Le club du Havre avait finalement accepté de payer 6000 francs, alors que Strasbourg et Orléans n'en étaient qu'à 3000 francs chacun. La FFA décida de confronter Ladoumègue et les dirigeants havrais. Mais le jour de la confrontation Ladoumègue ne vint pas. Une soit disant panne de voiture l'avait empêché d'être présent. La FFA ne put qu'entendre les Havrais, la cause paraissait entendue. La radiation de Ladoumègue fut votée le 4 mars 1932 par 13 voix contre 5 abstentions.
"On m'a brisé les jambes" disait Ladoumègue. A 26 ans, détenteur de tous les records mondiaux du 1000m au 2000m, il ne put assister qu'impuissant à ce qui aurait dut être le couronnement de sa carrière : les jeux olympiques de Los Angeles. A ses cotés se trouvait le héros de sa jeunesse, le Finlandais Paavo Nurmi, lui aussi disqualifié pour les mêmes raisons et lui aussi à la veille de ces jeux olympiques maudits. "Jamais il ne devait guérir de cette profonde déchirure qui demeura jusqu'à sa mort, comme une plaie ouverte" écrivit Robert Parienté. "La pensée qui m'obsédait le plus disait Ladoumègue, concerne la trop courte longévité d'un athlète. Un chanteur, un musicien, un écrivain remplissent leur existence toute entière grâce au don que le ciel leur a accordé. Les athlètes sont comme des chiens, ils ne vivent pas assez longtemps.
"Ladoumègue devint professionnel et tenta vainement d'améliorer ses records amateurs mais le ressort était cassé. Il fit notamment quelques exhibitions contre des chevaux, se produisit en URSS. En 1943, il fut requalifié et à 37 ans réussissait 3'58" au 1500m…